Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 10:59

 




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Je voudrais vous signaler la parution du livre « L’activité en dialogues », qui est en fait le deuxième ouvrage d’une série de trois, avec un même sous-titre conducteur « Entretiens sur l’activité humaine ».

Après donc « Travail et Ergologie »[1], voici « L’activité en dialogue » et à venir, « le GRT ».

Ces trois ouvrages sont pour moi un signe de maturité de la démarche ergologique. Mais il faut dire quelques mots sur ce qu’est l’ergologie.

Voilà plus de quinze ans qu’elle se développe, essentiellement à l’université de Provence[2] où avec le temps, elle s’est approfondie, consolidée, pour donner aujourd’hui une vision anthropologique de la vie proprement humaine, comme une sorte de dramatique permanente de négociation entre la contrainte du « faire », dans le « ici et maintenant » de l’activité et un monde de normes, provisoirement stabilisées, antécédentes et anonymes, profondément ambiguës, et toujours en plus ou moins bonne adéquation avec la réalité des évènements.

Maintenant, avant d’aller plus avant, il convient de mettre cette démarche dans notre environnent social où l’on voit, depuis maintenant dix, quinze, vingt ans, se développer de nouvelles pathologies dans le travail que l’on ne connaissait guère auparavant : stress, troubles musculo-squelettique, harcèlement, etc. Les chiffres vont croissants, sans que personne n’en ait vraiment la maîtrise, voire même la compréhension[3]. Pour faire bref, beaucoup trop bref pour un sujet aussi important, les milieux de travail tendent à devenir des milieux de souffrance plus que d’épanouissement.

Alors, qu’en est-il de cette vie humaine au travail ?

La démarche ergologique prend comme hypothèse fondatrice de construire une vision du travail en partant de  l’« activité de travail ». L’hypothèse est de dire que si le travail est abordé, connu, sous de multiples formes, juridiques, économiques, politiques, syndicalistes, le travail proprement dit, à l’instant où il se déroule comme « activité », reste ignoré, méconnu, et parce que profondément humain on ne peut le voir autrement que comme « énigme ».

Cette hypothèse fondatrice, son explicitation, est le contenu du premier ouvrage, « Travail et ergologie ». En quelques mots, on y apprend que toute activité est à la convergence de deux registres irréductibles l’un à l’autre, et à la fois complémentaires et conflictuels : ce qui a été prévu en amont, appelé registre I ou « normes antécédentes » et ce qui apparaît au moment même de son déroulement, à chaque fois de façon singulière. La distinction des ergonomes entre travail prescrit et travail réel peut en donner une idée forcément très simplifiée.

Mais l’ergologie va plus loin en faisant le lien entre ces deux registres dans l’intimité même de l’activité. En effet, si la personne en activité a obligation de faire ce qui lui est demandé, de se plier au « normes antécédentes », en même temps, et cela a été largement montré, ces « normes antécédentes » sont toujours partielles, insuffisantes, incomplètes. Et la personne doit, à chaque fois, ne serait-ce qu’à minima, adapter, modifier, compléter, ces normes pour que le travail puisse être fait de façon convenable. C’est que qu’en ergologie on appelle la « renormalisation ».

Ce mécanisme « normes antécédentes » - « renormalisations » est universel et incontournable. Supprimer le deuxième terme des « renormalisations » est le pari utopique que contient notre héritage taylorien. Le fameux « one best way » veut laisser croire que toute action bien préparée met la personne agissante en pure position d’exécutante. Or, nous dit l’ergologie, non seulement cet objectif est impossible, il y a toujours renormalisations, mais d’autre part, toute tentative pour aller en ce sens, est, pour les personnes en activité, invivable. Ce qui fait écho avec l’enjeu fort sur la santé que nous évoquions plus haut, et marque le lien essentiel et problématique entre les renormalisations et la présence en chacun de nous de valeurs qui nous sont propres.

Le deuxième ouvrage ici présenté, « l’activité en dialogues » est un ouvrage qui marque la maturité politique de la démarche ergologique. C’est un ouvrage fait pour convaincre. La forme en « dialogues » paraît bien choisie car il s’agit maintenant de tirer les conséquences de cette posture. Toutes les choix, prises de positions, concepts, sont passés au crible de l’analyse. L’ouvrage est précis, rigoureux et, nous semble-t-il, convaincant.

Le couronnement de l’ouvrage vient en dernière partie avec un type de document que l’on ne voit pas souvent, un manifeste : Le MANIFESTE POUR UN ERGO-ENGAGEMENT.

Mais l’œuvre ne serait pas complète sans le troisième ouvrage qui reste à venir sur les Groupes de Rencontres du Travail (GRT). En effet, une telle réflexion ne peut éviter la question de son opérationnalité et le GRT, comme type d’intervention spécifique sur la façon d’aborder le travail, répond à cette demande. De nombreux GRT ont déjà eu lieu, et c’est du témoignage de ces expériences que sera tiré le contenu de l’ouvrage. Ainsi avec ce troisième point de vue, c’est fort de sa propre mise à l’épreuve dans l’activité réelle du travail que l’ergologie peut aujourd’hui tirer sa maturité scientifique et politique.  

Pour clore cette brève introduction, je voudrais souligner les enjeux considérables qui sont ici en cause. L’héritage taylorien nous a marqué de traces profondes, souvent positives, mais aussi négatives et les dérives actuelles du travail ne laissent pas d’être préoccupantes. Les enjeux majeurs portés par l’ergologie sont alors de deux sortes. D’une part nous l’avons dit, en terme de santé, mais également en terme de connaissances, car il y a des connaissances qui ne se révèlent pas dans les théories ou les analyses, mais passent d’abord par l’expérience, toujours renouvelée, que constitue chaque « activité ». L’ignorer, c’est prendre le risque de gérer le travail en aveugle.

Voilà une prise de conscience à laquelle nous invite l’ERGO-ENGAGEMENT.

                                                                        Laurent Ménégoz
                                                                        Février 2009




[1] 2003, Editions Octarès

[2] Création d’un master en 2004.

[3] INRS, lettre d’information, janvier 2009 : « Troubles musculosquelettiques La hausse du nombre de TMS se poursuit. Avec plus de 34 000 cas indemnisés en 2007, les troubles musculosquelettiques demeurent la première cause de maladies professionnelles. Cette même année, les TMS ont été responsables de la perte de 7,5 millions de journées de travail et ont engendré quelque 736 millions d'euros de dépenses pour l'Assurance maladie ».

 
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