Vendredi 5 octobre 2007 5 05 /10 /Oct /2007 06:55
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Plan de l’exposé : « spécificité des GRT »
 
« TRAVAIL » 
 
1. 1 - Le GRT défend un point de vue sur le travail (humanisme énigmatique).

1.2 - Le GRT conduit à redécouvrir les compétences (se re-découvrir compétent en pensant l’usage de soi).
 
« RENCONTRES »
 
q       2.1 - Le GRT oriente vers les Rencontres de « l’activité » comme croisement des registres.

2.2 - Le GRT provoque la Rencontre des savoirs : savoirs organisés, savoirs investis dans l’activité.
 
« GROUPES »
 
         3.1 - Le GRT est une réflexion collective sur l’activité qui est « usage de soi » engagé dans des ECRP.
   
3.2 - Le GRT ne suit aucun modèle mais a des repères pour garantir un bon fonctionnement.

A la fin de ce texte, ont été rajoutés cinq points complémentaires issus de la richesse des débats de l' Université d'été.
 
Un an après la première université d’été de l’association « ORT » à Marly-le-Roi, où en est-on dans la définition d’un « Groupe de Rencontres du Travail » ? Que peut-on dire de la spécificité de ces GRT au-delà de la diversité des expériences ? Telle est la question qui m’a été posée. L’exercice exige de prendre du recul, de décrire le socle commun à ce qui se développe aujourd’hui dans des espaces de plus en plus vastes, puisque nous savons qu’en Afrique et en Amérique du Sud, des groupes commencent à fonctionner.
 
Je me propose de répondre très simplement à cette question, en réfléchissant à partir des expériences de GRT dont j’ai entendu parler, ce qui limite forcément mon propos. Je ne rentrerai pas dans le détail de ces groupes, puisqu’il s’agit de dégager ce qui les rassemble. J’ai choisi d’expliciter en quelque sorte leur philosophie en décortiquant leur nom générique : TRAVAIL / RENCONTRES / GROUPES, soit G.R.T., en sens inverse.
 
En outre, je me suis mis dans la position d’expliquer à un auditoire – qui n’est pas celui d’aujourd’hui – ce qu’est un Groupe de Rencontres du Travail : un auditoire qui n’aurait bénéficié d’aucun préalable en analyse de l’activité, d’aucune initiation à une approche de type ergologique
 
Je compte bien sûr sur l’échange qui suivra cet exposé, avec l’auditoire ici présent, qui est ergologiquement averti, pour corriger autant que nécessaire cette présentation de la « philosophie des GRT » qui fait leur spécificité.
 
 
1 - « Travail »
 
1. 1 - Le GRT défend un point de vue sur le travail (humanisme énigmatique).
 
Tout d’abord, je partirai d’une question élémentaire, de quoi parlons-nous ?
 
A première vue du travail, puisque c’est la signification du « T » de GRT. Là, tout de suite, ça se complique. On parle bien d’une activité de travail, tournée vers le monde et tournée vers les autres. Au critère de la production [tournée vers le monde] s’ajoute le critère de l’utilité sociale [tournée vers les autres]. En découle toute une série de problèmes d’ordre économique et politique, au sens large, qui pourront être abordés en GRT.
 
 Mais ce n’est pas tout. Dans le matériau qu’utilise un GRT, on trouve effectivement « ce qu’on demande » à celui qui travaille – mais s’il n’y avait que cela, nous aurions simplement réinventé les Cercles de Qualité. 
 
Le travail dont nous parlons en GRT porte sur « ce qu’on demande », certes, mais tout autant sur « ce que ça demande » à chacun d’effectuer une tâche dans le cadre d’un service à rendre – ce que nous appelons « l’usage de soi ».
 
Et là, tout bascule : le travail dont il est question en GRT concerne un triple engagement : envers le monde, envers les autres et envers soi-même. Du coup, les connotations productiviste et utilitaire du travail n’occupent plus tout le terrain. Elles laissent un peu de place à « celui qui travaille », celui qui arbitre en situation de travail.
 
C’est en soi une approche originale. Pour la majorité de nos contemporains en effet, le mot « travail » appartient au même registre que la normalisation, la standardisation, et du coup l’interchangeabilité, l’anonymat – car il suggère une forme de dépersonnalisation, une subordination à des procédures, à des rapports sociaux, à des délais et à des résultats.
 
Si l’image du travail reste très pauvre, très conforme au paradigme taylorien, malgré les discours sur l’importance de la subjectivité au travail, ce n’est pas sans raison. La fragilisation des parcours professionnels, la dégradation des rapports sociaux au travail, l’envahissement des techniques immatérielles, tout cela a quelque chose à y voir.
 
Le GRT n’ignore pas toutes ces formes aliénantes que prend le travail - bien au contraire puisqu’il cherche à remettre l’homme à sa vraie place dans la production. Mais plus largement, ce que le GRT essaie de promouvoir, c’est une forme de résistance à la perspective anti-humaniste, c’est-à-dire une résistance à l’idée – déjà ancienne, mais qui désormais a gagné tous les secteurs d’activité – de soumettre entièrement le travail à la raison anticipative. Ce que par conséquent le GRT prend à rebours, ce sont les certitudes à propos de la puissance rationnelle de l’activité productive.
 
Je prends un exemple. Par hypothèse, une hypothèse qui n’est pas fausse mais qui pèche par excès, on attribue la performance, la réussite dans le monde du travail, aux seuls gains sous l’angle de la qualité des procédures, de la logique des organisations, du calibrage des compétences.
 
Il est indéniable qu’en améliorant l’anticipation, on facilite le travail efficace. Anticipation des questions posées par les tâches ; anticipation également, autant que possible, des besoins du service qu’on rend, lorsqu’on accomplit ces tâches.
 
Cependant le paradoxe – un paradoxe qu’on ne tarde pas à découvrir en GRT – c’est que le pivot de l’efficacité consiste justement à ne pas se laisser pas enfermer dans les anticipations !
 
Dans le monde du travail, ce paradoxe est recouvert d’un voile pudique, tellement il fait mentir la prétention des modèles à l’omnipotence. Ce voile, c’est l’appel permanent à l’initiative des opérateurs.
 
Or, précisément, c’est quoi « l’initiative » ? Selon le Dictionnaire de la langue française, c’est « l’action de celui qui, le premier, propose, entreprend, réalise quelque chose de lui-même ». On ne saurait mieux décrire ce que l’on fait lorsqu’on ne se laisse pas enfermer dans les anticipations, lorsqu’on s’autorise soi-même à anticiper, au nom des vivants, au nom de ceux qui vivent les situations concrètes, ici et maintenant - les situations qui nous obligent à choisir, autrement dit celles qui nous obligent à évaluer sans cesse, à interpréter le prescrit, et plus largement à interpréter tout ce qui prétend « faire norme ».
 
1.2 - Le GRT conduit à redécouvrir les compétences (se re-découvrir compétent en pensant l’usage de soi).
 
En entrant par la porte du « travail », on le voit, le GRT nous conduit tout droit vers la redécouverte des compétences.
 
Je disais que le GRT prend à rebours les certitudes portées par les rationalisations productives. C’est qu’il introduit l’énigme de la compétence. Poser la compétence comme énigme, c’est essayer de répondre à la question suivante : quel est le ressort ultime du « bien faire » ? On répondra généralement dans les entreprises : « c’est le potentiel ». Oui, certes, mais ce qui est ‘en puissance’ n’est justement pas actualisé ! Or, la question est pourtant bien là : qu’est-ce qui, à un moment donné, décide quelqu’un à mobiliser telle ou telle de ses qualités personnelles pour résoudre un problème ?
 
Tout dépend de l’appréciation que cette personne-là fera de la situation. Celle-ci se pose alors en « centre d’évaluation » incontournable. Cela ne signifie pas que tous les possibles sont alors ouverts ! Cette personne aura probablement une certaine tendance à suivre ce qu’on appelle une « logique d’acteur », mais elle ne sera pas pour autant entièrement prévisible.
 
Celui qui arbitre en situation conserve sa part d’énigme. Il n’est jamais entièrement soumis à un modèle d’action parce qu’il est toujours gestionnaire : gestionnaire de nombreuses données dont l’importance, la valeur, échappent pour partie au paramétrage, à la quantification. La pesée des enjeux n’appartient au final qu’à celui qui décide et c’est bien pour cela qu’on ne peut pas se passer de son point de vue !
 
Parler d’énigme de la compétence revient à reconnaître l’insuffisance de la modélisation de l’action
quand on est face à la complexité du faire.
 
Le GRT, je viens de le dire, fait redécouvrir les compétences. Pourquoi ce terme, « re-découvrir » ?
On admet communément qu’une compétence correspond à un niveau à atteindre, à un degré auquel on accède dans la capacité à résoudre certains problèmes. Et après ? Est-ce qu’on s’imagine que travailler, c’est répéter indéfiniment ce qu’on sait faire ? Il est vrai que c’est souvent l’image dégradée d’un métier vu de l’extérieur. L’infirmier ne serait, somme toute, qu’un spécialiste des protocoles de soins ; l’enseignant serait juste un débiteur de programmes ; et ainsi de suite pour la secrétaire, le magasinier, le chef du personnel, le cheminot, le dentiste, etc.
 
A chacun sa spécialité, ses procédures, ses recettes : la compétence « 100% cognitive » consisterait alors à maîtriser parfaitement les modèles et à se montrer capable de les appliquer à tout moment…
 
Or, que se passe-t-il en GRT ? La réalité du travail remonte à la surface, avec sa charge d’incertitude et ses prises de risques, mais aussi avec ses opportunités et ses solidarités actives.
 
En se regardant travailler, chacun finit par se re-découvrir compétent : non pas au sens pauvre où il serait un rouage, certes bien utile, pour faire tourner la machine, mais au sens riche où il participe à une aventure, celle qui, jour après jour, écrit l’histoire des hommes.
 
S’exprimer ainsi n’est pas de la « grandiloquence gratuite », quand on entend le malaise croissant dans la vie au travail aujourd’hui. Ce qui remonte des milieux actuels de travail, c’est un sentiment de lassitude, « d’usure de soi » – alors que redécouvrir sa compétence en GRT, c’est tenter d’avancer malgré tout – et de penser davantage « l’usage de soi ».
 
 
2 - « Rencontres »
 
2.1 - Le GRT oriente vers les Rencontres de « l’activité » comme croisement des registres.
 
J’en arrive au « R » de GRT. Il est donc ici question de rencontres. Ce terme évoque immédiatement les circonstances, souvent fortuites, dans lesquelles au moins deux personnes se croisent et font connaissance. A moins qu’il ne s’agisse de retrouvailles, de la réunion de ceux que la vie a séparés à un moment donné. Toutefois, pour ce qui concerne les GRT, je ne pense pas qu’il soit pertinent d’associer le terme de Rencontres à l’idée de « réunion », puisque, sans craindre d’être redondant, on parlera ensuite de « groupes ».
 
Il est bon en revanche de se souvenir que rencontrer veut dire croiser. Le croisement est le recoupement de deux axes de sens opposés. Sur le métier à tisser, c’est la trame et la chaîne : les fils textiles s’entrelacent à condition de respecter rigoureusement les oppositions. Quel peut bien être le rapport d’une trame avec le « travail » dont on vient de parler ? La réponse à cette question est essentielle.
 
L’activité de travail est un croisement sans fin de deux approches distinctes de la réalité. Je vais y revenir, mais j’affirmerai d’abord, sans hésitation, que c’est là, selon moi, que se trouve le passage vers l’ergologie.
 
En prenant conscience de ce qui se croise dans le travail, on franchit un cap décisif. Le regard change, on ouvre véritablement les yeux sur l’activité humaine.
 
Et, il faut le souligner, ce passage ne requiert aucune connaissance savante. Ce sont des gens d’horizons très différents qui peuvent participer à des GRT, avec ou sans formation préalable. La seule véritable exigence, c’est d’être solidement convaincu.
 
Alors, être convaincu de quoi ? De l’incomplétude du savoir face à la vie. De l’insuffisance de ce qu’on dit par rapport à ce qu’on fait, à ce qu’on vit. En apparence, ce sont là des formules bien anodines, presque banales. Elles portent en elles, pourtant, je crois qu’on peut le dire, un potentiel de changement absolument extraordinaire, pour nos façons de penser autant que pour le vivre ensemble.
 
Dans toute situation engageant l’être humain, mais tout particulièrement dans les situations de travail car elles sont chargées d’enjeux, il s’agit de reconnaître les deux approches différentes de la réalité :
 
Ø      d’un côté, « ce qu’on DIT » à propos de cette situation – c’est un premier axe
Ø      et d’un autre côté « ce qu’on VIT » dans cette même situation – c’est un deuxième axe.
 
Un GRT met en lumière la rencontre de ces deux axes, leur croisement.
 
n      L’axe du langage, du dire, correspond à tout l’effort d’anticipation de la situation. Grâce au langage, une foule de dispositions permettent à la situation présente de se produire effectivement. On appelle cela « les normes antécédentes », englobant le prescrit, le proscrit, l’inscrit… Cela va de l’organisation des hommes jusqu’aux moindres consignes, en incluant les procédures mises en place et leurs connaissances associées, et en passant par les aménagements du temps et de l’espace. Il faudra se souvenir que ces cadres pour agir ne sont jamais tombés du ciel : ils ont un sens, c’est-à-dire qu’il y a une intention (sans préjuger de celle-ci en positif ou en négatif) derrière toute décision d’organiser les choses de telle ou telle façon… Autrement dit, une norme n’est jamais neutre, elle se prête au débat. C’est ce débat que cherche à mettre en lumière le GRT : un débat de normes.
 
n      Dans l’autre sens, on a l’axe de la vie. Avec la vie, tout bouge, tout le temps et on pense tout de suite à la variabilité de l’environnement, de l’organisation qu’on vient d’évoquer. Toutefois, si nous étions dans un univers de machines, les robots se contenteraient de piloter cette variabilité simple, « naturelle », à l’aide d’une arborescence logique. En réalité, la vie désigne quelque chose de bien plus vaste. La vie fait référence à un mouvement, à un élan, à une quête : c’est ce qui anime l’être humain, toujours insatisfait, constamment à la recherche de ce qui lui convient le mieux, opérant un tri entre ce qu’il préfère et ce qu’il écarte. L’humain n’étant pas un robot, il ne se contente pas de « faire avec » la variabilité naturelle, il va la démultiplier à l’infini par ses choix, ses préférences, ses valeurs : ses débats de valeurs.
 
Prenons l’exemple d’un personnel soignant. La salle des soins est soumise à des normes sévères qui n’empêchent pas l’environnement de bouger malgré tout : la standardisation complète y est impossible. Si quelqu’un voulait faire l’inventaire de tout ce qui bouge pour le paramétrer ensuite, il faudrait qu’il transforme l’infirmier en robot ! Car pour cet infirmier, l’hypothèse d’une rationalisation extrême rendrait le milieu invivable.
 
Le soignant a besoin de se saisir « à sa manière » de ce qui bouge, selon son interprétation des valeurs ambiantes, de ce qui importe, de ce qui vaut : c’est la clef de son efficacité ! Il veut, il doit pouvoir choisir, hiérarchiser lui-même, établir ses propres priorités. Moyennant quoi, le vivant accroît indéfiniment la variabilité « naturelle » du milieu…
 
Tout cela pour dire quoi ? Eh bien, qu’il n’y aurait pas de GRT à tenir si la situation de travail faisait appel uniquement à des robots ! En effet, nous serions alors uniquement sur l’axe du langage, du langage informatique en l’occurrence. L’anticipation et la réalisation seraient placées sur deux axes parallèles. Fort heureusement pour nous, ce n’est pas le cas… Le robot, enfermé dans l’univers de la logique, ne peut pas nous faire concurrence au point de rendre inutile l’intervention humaine, tout simplement parce qu’il est incapable d’avoir un débat de valeurs – donc, il est incapable de provoquer ce foisonnement de variabilité qu’on appelle la vie. C’est l’axe de la vie qui vient croiser l’axe du langage. 
 
Autrement dit, le GRT va provoquer une sorte de prise de conscience – que les participants ne sauront pas forcément exprimer de façon explicite, mais qui apparaîtra souvent comme le sentiment de reprendre un peu le dessus sur le cours des événements. Nous prenons conscience que nous sommes responsables, collectivement et individuellement,de l’infini diversité des situations en tant que vivants humains et centres d’évaluation. Ce qui est une autre façon de dire que nous sommes fabricants d’histoire… et dans le même mouvement, producteur de savoirs !
 
 « En situation », je l’ai dit, signifie « au croisement de deux axes opposés », c’est-à-dire au point d’une rencontre : rencontre entre ce qu’on dit et ce qu’on fait ; rencontre entre ce qu’on anticipe et ce qu’on réalise ; rencontre entre ce qui est disposition et ce qui est occasion. L’activité humaine est là, dans ce débat permanent entre deux approches de la réalité, chacune ayant besoin de l’autre...
 
C’est aussi à ce ‘point de rencontre’ que va se loger la compétence. Etre compétent, c’est bien faire, au bon moment. C’est donc, dans la vie qui se déroule : bien évaluer, bien apprécier ce qu’il est opportun de mobiliser – selon le programme dont on dispose qui, lui, est de l’ordre du dire.
 
Mais ce n’est pas tout. Nous n’avons pas encore atteint, me semble-t-il, la signification profonde de la formule : « Rencontres du Travail ».
 
2.2 - Le GRT provoque la Rencontre des savoirs : savoirs organisés, savoirs investis dans l’activité.
 
En effet, le GRT n’est pas lui-même au cœur de l’activité. Il correspond à un temps volontairement marginal, aménagé pour appeler l’attention sur l’activité et provoquer une dynamique à partir de là. Le GRT fait en réalité référence à une rencontre… à propos des rencontres de l’activité.
 
La « rencontre » en GRT, c’est celle des savoirs.
 
n      Le savoir qu’on appelle académique se construit à propos d’un objet défini, selon des méthodes scientifiques qui doivent chercher la représentation la plus impartiale possible de cet objet, tendre vers une forme de neutralité. Grâce à ce type de savoir orienté vers le général donc détaché du spécifique, il est possible de modéliser, d’anticiper, d’aménager des situations de travail, sur l’axe du langage dont on vient de parler.
 
n      Cependant, il existe une autre forme de savoir, qui correspond, lui, à l’axe de la vie. C’est tout ce qu’enseigne l’expérience du monde, dans la vie courante. A la différence du précédent, ce savoir-là colle à la réalité et n’est pas forcément ‘immédiatement disponible’ en mots. Il adhère aux situations vivantes, singulières. Il a partie liée avec les choix de quelqu’un, celui qui travaille. Ce savoir enfoui dans l’activité permet également d’anticiper : grâce à lui, l’opérateur surmonte les obstacles face au réel, les « trous » du prescrit et du cadre normatif en général.
 
Faire le constat qu’il existe deux formes de savoir est une chose. Mais après ? N’est-ce pas du « déjà vu » ? Non, car il ne s’agit pas du dialogue classique entre « la théorie et la pratique ». La pratique est le résultat d’une modélisation de l’action : elle appartient au premier registre des savoirs (les savoirs qu’on cherche à neutraliser, à dégager des débats locaux de valeurs). Tandis que là, en GRT, nous parlons de quelque chose de plus profond. Il s’agit d’admettre les deux voies qu’emprunte la connaissance. La voie scientifique n’est pas la seule, car « l’effort de vivre » dans une situation donnée renvoie également à une modalité du connaître.
 
En GRT, il est question de faire se rencontrer ces deux formes de savoirs. Une question mérite d’être posée : à quoi bon ?
 
L’opportunité de croiser les savoirs renvoie à tout ce qui a été dit jusqu’à présent :
 
-         décrisper les situations où la norme est vécue comme une violence pour la vie au travail et faire des propositions pour avancer ensemble ;
-         faciliter les synergies dans un collectif tout en mesurant mieux ses propres responsabilités ;
-         préparer et vivre les changements ;
-         prévenir davantage les risques pour la santé au travail ;
-         permettre les transmissions des contenus de l’expérience et les apprentissages en situation ;
-         etc.
 
Cependant, une telle rencontre n’a rien de spontané, dans la mesure où la société dans laquelle nous vivons accorde une autorité, une prépondérance quasi aveuglante aux savoirs formalisés. Pour éviter une stérile confrontation entre le dire et le faire, entre les savoirs institués et les savoirs de l’activité, le GRT doit poser des conditions d’écoute, de dialogue et de production en commun. C’est ce qui m’amène à la notion de « groupes » pour les rencontres du travail.
 
 
3 - «  Groupes »
 
3.1 - Le GRT est une réflexion collective sur l’activité qui est « usage de soi » engagé dans des ECRP.
 
Nous en sommes à présent au « G » de GRT. Bien entendu, ce n’est pas un hasard si nous préférons parler de « groupe » comme modalité d’entrée dans l’analyse de l’activité, alors qu’il existe d’autres modalités, telle l’exploration en tête-à-tête lors d’un entretien, ou l’exercice solitaire d’introspection.
 
Réfléchir à plusieurs est certainement le moyen le plus pertinent d’aborder le thème de l’activité, même s’il n’est pas le seul. En effet, l’activité humaine est un débat permanent de soi-même avec le monde et avec les autres. Ce n’est jamais l’affaire d’un individu totalement isolé, tout simplement parce que celui-ci n’existe pas – si ce n’est comme abstraction.
 
Par conséquent, la dimension collective, loin d’être un appendice du travail, en représente la structure principale. Pour cette raison, si l’on veut comprendre ce que fait un opérateur, il faut être attentif à « ce que font les autres » au même moment. De là vient le grand angle de vision d’une approche ergologique de l’activité, le fait que celle-ci repère partout des « entités collectives », surtout lorsqu’on se demande comment les gens s’y prennent pour atteindre les objectifs à la production.
 
En même temps – et c’est la grande force du concept d’activité dans l’approche ergologique – on parle des collectifs en activité, « des entités collectives », mais de façon inséparable on parle de « l’usage de soi » donc de l’individu, « corps-soi ». Le GRT est en quelque sorte une réflexion collective sur « l’usage de soi ». On passe par les autres pour s’atteindre soi-même en activité – et réciproquement : on découvre les autres à travers l’usage de soi…
 
C’est pourquoi, en aucun cas, l’entrée par les collectifs ne diminue le mérite individuel des protagonistes d’une situation de travail. Les synergies collectives sont en réalité la condition d’émergence des compétences individuelles et aussi leur aboutissement, puisqu’une compétence alimente le collectif comme le ruisseau va à la rivière.
 
Tous les cas de figure sont d’ailleurs possibles : le collectif peut être compétent et masquer certaines insuffisances individuelles. Il peut aussi malheureusement freiner, décourager des compétences personnelles.
 
Quel est le rapport entre cette dimension collective du travail et le GRT ?
 
Premièrement, le collectif est lui aussi une « rencontre » : le croisement d’une anticipation et d’une occasion. L’anticipation passe par les organigrammes, les fiches de fonction, les équipes. L’occasion, c’est le moment de l’activité, lorsque les uns et les autres composent des réseaux éphémères, le temps de résoudre un problème ensemble. Le GRT donne de la visibilité à ces toiles temporaires ou ECRP : « Entités Collectives Relativement Pertinentes ».
 
Deuxièmement, le collectif est lui aussi porteur d’un savoir, d’une mise en patrimoine. Et à ce titre, il est concerné par la rencontre des savoirs : ceux de l’institution et ceux de l’activité.
 
Troisièmement, le « fait collectif » en situation de travail conduit en GRT à « l’usage de soi » : je découvre les autres dans mon activité.
 
Quatrièmement, le « fait collectif » interroge la composition d’un GRT. S’agit-il du même groupe ou d’un autre groupe ? Cette dernière question est révélatrice de la nature d’un GRT, de sa spécificité : quel est « le mode d’emploi » d’un GRT ? La question est légitime, mais elle débouche sur une autre question : peut-on donner une procédure « en référence » pour aborder l’activité, alors que l’activité se trouve justement en-deçà de ce type de savoirs (l’activité précède, anticipe ce qui est DIT à propos d’elle) ?
 
Il me semble que plus l’originalité de ces groupes sera clarifiée, plus il sera facile d’expliquer qu’il n’y a ni méthode, ni modèle possible d’une approche respectueuse de l’activité.
 
En GRT, un processus se met en place au fur et à mesure que les participants adoptent la posture favorable à l’échange des savoirs. Cela conformément à la raison d’être d’un GRT qui est de mettre en dialogue les deux formes de savoirs, dans le but d’une meilleure compréhension et d’une transformation des milieux de travail.
 
Présenter les choses ainsi rend secondaires les formes concrètes prises par les GRT et met en revanche l’accent sur les garanties à apporter pour faire fonctionner un groupe.
 
Avant d’en venir à ce point, il me faut répondre à la question posée : quelles sont les composantes d’un GRT ? Les différentes expériences dont nous avons eu connaissance - à Marly le roi, mais ailleurs aussi - montrent qu’il est possible de constituer un groupe à partir du collectif de travail effectivement engagé sur le terrain, en entreprise, dans un même service à rendre. Cependant, le plus souvent, le GRT réunit des professionnels issus de structures distinctes. Le rapprochement se fait sur la base de tâches communes, d’un métier commun, ou encore à partir d’une préoccupation commune de service (par ex., la prévention des risques du travail, une mission partagée par différents métiers).
 
Sur ce chapitre des composantes d’un GRT, beaucoup reste à découvrir : faut-il par exemple encourager l’hétérogénéité des groupes jusqu’à inclure les usagers d’un service ? Il est vrai que l’on a toujours affaire à une co-construction de service – « l’usage de soi » n’étant pas le même selon les interlocuteurs engagés dans l’activité. L’inconvénient est peut-être alors de déplacer le centre de gravité du GRT.
 
3.2 - Le GRT ne suit aucun modèle mais a des repères pour garantir un bon fonctionnement.
 
Ce qui, par contre, est, je crois, beaucoup plus déterminant, ce sont les conditions de déroulement d’un GRT. Il est ici question des garanties à apporter pour que chacun dans le groupe soit en mesure d’adopter une posture ergologique, une disposition à rencontrer l’activité et les savoirs.
 
Une première garantie, me semble-t-il, c’est la distance. Il est impossible de débattre de l’activité dans l’activité. La prise de risque que chacun prend en fonction de ses propres fins et des enjeux locaux n’est pas compatible avec la position réfléchie requise en GRT. Mais il existe plusieurs façons de créer une distance : le GRT peut aménager un espace à l’abri des enjeux du travail, notamment des enjeux de pouvoir ; il peut aussi prévoir un temps spécifique, des moments mis entre parenthèses, une suspension dans le temps de travail ou en dehors du temps de travail.
 
Je citerai comme deuxième garantie du bon fonctionnement d’un GRT, la présence dans le débat des deux formes de savoir. Bien sûr, on peut réunir un collectif autour du seul vécu au travail, en mobilisant les seuls savoirs investis. Mais c’est alors plutôt un cercle de paroles, du type ‘groupe de soutien psychologique’ par exemple suite à l’expression d’un mal-être partagé. Car un GRT est différent.
 
Sa spécificité consiste à permettre la rencontre dont on a parlé, entre les savoirs d’anticipation et ceux générés par l’activité.
 
q       Du côté de la formalisation, on trouvera par exemple : des savoirs d’organisation, des savoirs réglementaires, des savoirs officiels de métier, des savoirs académiques, des savoirs disciplinaires…
 
q       Du côté de l’activité, on ne disposera pas directement des savoirs d’expérience. Ceux-ci émergeront dans les échanges entre personnes d’horizons différents et c’est là, justement, la valeur ajoutée d’un groupe pour approcher l’activité.
 
Troisième garantie pour qu’un GRT fonctionne : je dirai que c’est un état d’esprit. D’abord, il est bon d’éviter d’associer une forme de savoir (savoir académique, savoir investi) à une personne, physique ou morale. Ce n’est pas une institution ou une personne en particulier qui incarnerait les normes, tandis qu’on lui opposerait l’activité et ses renormalisations.
 
Ce que l’ergologie désigne sous le terme de « dispositif à trois pôles » ne renvoie pas directement à des instances mais plutôt à des postures. Chacun au travail est partagé entre les deux formes de savoir. Chacun dans son activité est en situation de relayer le cadre normatif et de négocier sa mise en histoire, à un moment donné. Le troisième pôle joue précisément le rôle du tiers afin d’obtenir une rencontre féconde plutôt qu’une stérile opposition.
 
L’état d’esprit le plus favorable à l’ouverture est une certaine modestie :
 
n      modestie des savoirs d’anticipation qui admettront leur propre insuffisance face à la complexité de la vie ;
n      modestie également des savoirs issus de l’activité qui reconnaîtront l’intérêt de construire et d’améliorer le cadre normatif.
 
L’inconfort intellectuel (une modestie partagée) est un moteur de dialogue et de respect mutuel.
 
Enfin je mentionnerai une quatrième garantie pour le bon fonctionnement d’un GRT : le souci de déboucher sur du concret. Il est clair qu’il n’y a pas de « bouleversement à attendre » dans les pratiques, en sortant d’un GRT. Toutefois il est à mon sens très important que le groupe puisse vérifier la possibilité de changer quelque chose ensemble.
 
Le GRT a certes l’ambition de s’inscrire sur le long terme. Il souhaite – avec des participants qui sont ici des chercheurs « du deuxième type » – impulser une meilleure compréhension des milieux de travail et parallèlement, provoquer une transformation progressive du travailler ensemble, notamment grâce aux idées neuves issues des investigations sur l’activité.
 
Mais déjà à court terme, une production commune, même symbolique, est faisable, dès lors que le groupe se donne la discipline pour cela. Cet esprit de rigueur se retrouve dans chaque expérience réussie de GRT parce qu’elle vient en contrepartie d’une disposition à la modestie.
 
[ Il y a deux formes d’ascèse, nous explique Yves Schwartz, celle qui va à la rencontre du spécifique, de l’activité (l’ergologique) - et celle qui tend inversement vers le général, la production d’un savoir (l’épistémique). A chaque fois, il faut allier modestie et rigueurpour innover dans le régime de production des savoirs. ]
 
Ce que va produire concrètement un GRT ne résumera pas, bien entendu, tout ce qu’il a pu apporter aux participants. Par ailleurs, cette production n’est pas anticipable, généralisable. Tout dépend des intentions des promoteurs, des conditions de formation du groupe, de son évolution, de sa dynamique. Ce sera par exemple, dans les GRT récents :
 
(a) un compte-rendu sur les conditions de travail par les agents concernés dans un service public, pour compléter une expertise extérieure ;
 
(b) une recherche sur la mise en mots de l’expérience, dans le cadre de la VAE (validation des acquis de l’expérience) ;
 
(c) un recueil de textes à propos des risques du travail, la collection des récits de chacun des professionnels de la prévention, de ses histoires au travail ; 
 
(d) un travail sur le vocabulaire professionnel en milieu hospitalier : glossaire et anti-glossaire ;
 
(e) la création d’un groupe tiers pour prévenir la dégradation des rapports humains et de la santé mentale au travail ;
 
(f) un écrit reprenant des pistes pour un management qui prenne davantage en compte l’activité dans une grande entreprise ;
 
(g) en milieu hospitalier à nouveau, un recueil de schémas, de dessins représentant des espaces de travail qui sont habités différemment en fonction des activités, dans le but de faciliter le tutorat et la transmission.
 
Au-delà de ces illustrations particulières, ce qui est concret, il me semble, c’est le fait que des savoirs se mettent à circuler. Il ne s’agit pas de semer la confusion en gommant la distinction entre savoirs organisés et savoirs d’activité, mais en même temps il faut convenir de leur « commensurabilité », autrement dit de l’intérêt de les faire communiquer, de les faire dialoguer.
 
Des savoirs circulent grâce au GRT parce qu’une dynamique de compréhension de l’activité (la sienne et celle des autres) est enclenchée. Et cette circulation des savoirs a un impact sur le travailler ensemble : ils invitent à écouter autrement, à regarder les autres autrement, à agir autrement.
 
Quelques compléments suite au débat
 
a)      Un GRT doit avoir un objectif clair, partagé par tous les participants, ce qui permettra également une évaluation claire du travail effectué ensemble. C’est là certainement une des premières « garanties » à apporter.
 
b)      A l’origine d’un GRT, il y a quelque chose qui « fait problème ». Ce n’est pas forcément une crise, au sens d’une urgence. Mais c’est tout de même une préoccupation, un aiguillon pour la réflexion collective, parfois envisagée sur le long terme.
 
c)      Un GRT vient s’inscrire dans un environnement, un contexte. Chaque GRT est une histoire singulière, dès la phase de négociation. L’évaluation est bien entendu profondément liée à ce contexte unique.
 
d)      Le GRT est une illustration possible d’un « dispositif dynamique à trois pôles ». Le 3e pôle, celui qui permet la rencontre des savoirs, n’est pas le privilège de l’animateur du GRT. Néanmoins, celui-ci joue le rôle de « veilleur » pour ce 3e pôle, celui de la disponibilité à l’écoute réciproque des deux formes de savoirs et à la production de nouveaux savoirs.
 
e)      Le GRT veut être un lieu de production de savoirs sur l’activité, ce qui suppose une certaine rigueur conceptuelle, une précision dans la formulation. Mais pour en arriver là, le GRT ambitionne de laisser d’abord s’exprimer l’activité. C’est pourquoi le vocabulaire de l’ergologie se caractérise par la prudence, l’imprécision provisoire, la « modestie ». C’est une manière de ne pas trancher dans le vif lorsque l’activité cherche à se mettre en mots. On parlera d’activité industrieuse plutôt que d’un ‘travail’ bien repéré ; de corps-soi plutôt que d’un ‘sujet’ bien délimité ; d’entités collectives plutôt que ‘d’équipes’ bien circonscrites, etc. – Le GRT n’est pas la rencontre entre des « gens de terrain » et des experts qui surplomberaient la réalité du haut de leurs savoirs certifiés, de leurs mots bien bouclés, bien définis. C’est un espace et un temps de retour sur l’activité, celle-ci étant l’objet énigmatique (= on n’en fera jamais le tour) placé au centre d’un cercle de protagonistes du travail.
 



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